Cent fois sur le métier ...

Publié le 24 Janvier 2014

 

... remettez votre ouvrage

Cent fois sur le métier de prof, méditez.

Depuis une dizaine d'années je pratique une activité "annexe" en classe, c'est-à-dire qu'elle ne fait pas partie d'une leçon ou d'une séquence, que je ne l'évalue pas, que je ne la programme pas.

Il s'agit d'écouter un morceau de musique et de s'exprimer ensuite en anglais. L'idée est simplement que sous couvert de la détente, les élèves apprennent à s'exprimer, donner leur avis et le justifier. J'ai créé à cette fin une fiche de vocabulaire récapitulant les différentes manières d'exprimer ses goûts, les éléments musicaux (instruments, voix, paroles, chœurs), les adjectifs permettant de décrire son sentiment de manière négative, neutre ou positive, et une série d'expressions du type "Ça me donne envie de + verbe", "Ça me rend + adjectif" ...

Généralement, quand je présente l'activité pour la première fois, on fait de "l'orage de cerveaux" pour mettre en commun tout le vocabulaire relatif à la musique, puis je leur donne la fiche, que nous décryptons, puis on y va. J'insiste énormément sur la nécessité de développer son discours et de sortir du "I like it" basique et sans intérêt réel, ni dans sa forme, ni dans son contenu. Ensuite, je la mets en œuvre quand l'occasion se présente (en fin de cours quand le travail a été bon, en récompense après un gros boulot, après un contrôle ...)

Je viens de découvrir qu'il était peut-être temps de changer cette approche.

Hier matin avec une classe de 6è, nous finissons des révisions de la leçon sur les goûts (accompagnée de vocabulaire alimentaire, les saisons, les couleurs ...). Ils sont rapides, tellement rapides qu'au bout de 25 minutes, je suis dépourvue d'activités. Eurêka, j'ai des exemplaires de la fiche dans la salle. Je la distribue, et pour le bien d'une mise en pratique immédiate directement en lien avec ce que nous révisons, je n'explique rien, et passe la chanson de John Newman. Je m'attends à des "I like it", "I don't like it", et c'est pas grave, j'envisage de les inciter à développer un peu en s'appuyant sur la fiche.

 

Bah bah bah, c'est un festival!

"I love that music, it makes me want to dance."

"I like it but the voice is strange" (mot donné avec mon aide)

"I love it! The rhythm is good!"

...

La prononciation laisse à désirer, et je corrige doucement, médusée. Les gamins dansent sur leur chaise, pressés de dire un truc, d'autres en fredonnant le refrain.

Fort bien, je vais leur passer un truc moins contemporain (ils connaissent très bien cette chanson). Je passe à Akendengué,"Epuguzu". Leurs visages se ferment un peu, une élève me demande direct si je peux changer tout de suite.

Ils me sollicitent très vite pour savoir comment on dit "ennuyeux" (je leur montre sur la fiche), mais quelques-uns s'affirment en disant "It's good, I can dance!", "I like it, it's funny" ou encore "I like the language, it's interesting." Le but n'étant surtout pas qu'ils aiment ce que j'aime, je laisse largement la place aux mécontents, mais c'est amusant, ils cherchent moins à développer, se contentant d'un "I hate it."

Comme il nous reste du temps, je finis avec Asaf Avidan, "613 shades of Sade". Les avis sont tièdes, ils n'accrochent pas, sans toutefois détester, je vois bien que les sonorités orientales les "dérangent", ainsi que la voix très particulière. Là encore, ils parviennent à exploiter la fiche sans mon aide.


Et quand je leur donne le nom de l'artiste, des exclamations de surprise fusent un peu partout. Ils connaissent le bonhomme dont ils apprécient apparemment l'ancien tube, "One day", et n'ont absolument rien reconnu de lui dans ce nouvel opus. Je sens que ça mouline dans leur tête, que les émotions et avis sont en train de se modifier,mais ça sonne.

C'est la récré, et je sors de classe avec un air de ravie de la crèche, fredonnant quelques notes, avec cet émerveillement propre à mon métier : ça n'arrive pas tous les jours, mais de tels épisodes montrent combien la routine n'est pas vraiment le mot-clé du métier, combien aussi un groupe peut te montrer tes écueils, mettre le doigt sur le fait que toi, tu es tombée dans la routine en voulant exploiter une fiche et une activité d'une certaine manière et plus d'une autre, t'interpeller soudain en te fourrant sous le nez le danger qui nous guette tous de manquer parfois de confiance en eux.

J'adore quand on me "remonte les bretelles"de cette façon!

 

Cela dit, nous sommes d'accord avec ma grande copine, leur prof principale : nous avons une Rolls Royce avec cette classe, ça ronronne très bien, ça sait accélérer sans heurts. Une chimie de groupe exemplaire et malgré tout assez rare.

 

 

 24 janvier 2014 | Quitter l'enseignement ? | Commenter

Rédigé par lulette

Publié dans #plaisir, #prof

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L
@ Lulette 12  (nos messages ont dû se croiser, mais je mangeais !)<br /> Je ne doute pas le moins du monde de la capacité des 6èmes à apprécier des choses inattendues (inattendues pour les adultes).J'en ai déjà parlé, je ne sais plus si c'était un élève de de 6ème mais il était très jeune en tout cas : un jour un gamin est sorti de mon cours en chantonnant du Mozart !<br /> Par contre, ils sont, hélas, trop souvent formatés par les médias (encore plus que de mon temps).Moi, je ne suis pas sûr qu'à leur âge j'aurais apprécié quoi que ce soit de Antony and the Johnsons, ceci dit.<br /> La playlist ?Si c'est pour ici, pas de souci.Si c'est pour en classe : ne la fais que sur une année, les goûts changent très vite à cet âge-là.<br />  
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L
Tiens, ça me fait penser au zozo qui me casse les pieds depuis 10 jours, mériterait un petit article lui aussi!<br /> Hé hé, j'aime ton histoire  :)
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L
@ Lulette 7<br /> Le mot-clé est en effet "chimie de groupe".<br /> Les "dysmachinchoses", on peut faire avec (difficilement parfois).<br /> Le vrai problème c'est les "zozos" !Tant qu'ils ne font que les marioles, c'est gérable (et, comme tu le dis, souvent par les autres élèves eux-mêmes).Où ça devient grave c'est, quand devant l'enthousiasme global de la classe, ils se sentent tellement à côté qu'ils n'ont plus qu'une idée en tête : saboter. Ca aussi j'ai connu, hélas.Même la sanction ne suffit pas, au contraire : enfin on s'occupe d'eux.Je te donne un exemple : un jour j'ai viré de mon cours (ce qui est très perturbant pour son déroulement) une élève qui emmerdait tout le monde. 5 minutes après la Conseillère d'Education (= SurGé pour les profanes) me la ramenait ! J'ai dit non. Elle a insisté. J'ai maintenu mon non. Et puis soudain, elle a vu le reste de la classe : tous les élèves disaient non !Elle a cédé.<br />  
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L
@ Leoned 6 : mais les 6è sont les plus surprenants, souvent. Voilà quelques années j'avais fait écouter Antony and the Johnsons, "Hope there's someone" - certes, je les ai sentis saisis par la tristesse qui emplit ce morceau et un instant, j'ai craint d'avoir fait une connerie. Non, beaucoup ont aimé et ont su articuler leur ressenti, par exemple pour dire qu'en dépit de la terrible tristesse et la voix étrange, le piano était magnifique ...<br /> La musique classique ne suscite pas non plus forcément de rejet massif et définitif.<br /> Faudrait que je fasse une playlist avec mes souvenirs de leurs réactions,what d'ya think?
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L
@ godnat : un jour, faudra que je te fasse vraiment cours alors, en échange d'un énième rappel sur les fonctions et le langage de mon APN
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