Déclic final : quitter l'enseignement ? jour 1

Publié le 17 Novembre 2015

 

Déclic final

 

Au préalable, pour ne pas revenir sur les raisons profondes de cette "démission" en gestation - j'aime mon métier, tous les moments en classe*, les élèves, la créativité qu'il me permet avec eux.
mais...
Je ne peux plus, mais alors vraiment plus, supporter tout ce qui y est périphérique* :
- la pression de certains parents,
- les réunions dont la fréquence va crescendo tandis que leur efficacité va diminuendo,
- l'amoncellement des tâches que l'on nous demande sans bonification salariale,
- les corrections de copies,
- l'exigence de savoir gérer les dyslexiques, les dysgraphiques et autres dys- trop souvent sans aucune formation concrète,
- l'auto-formation à des outils numériques qu'on nous impose,
- les réformes qui s'empilent sans jamais en faire le bilan (puisqu'on change de ministre, quoi, tous les 3 ou 4 ans (tout juste un cycle de collège), le nouveau balayant l'ancien),
- l'évolution de la société dont les pires aspects rentrent dans nos salles de classe sans prévenir (téléphones portables dont la confiscation te fait toujours craindre de  déclencher des crises d'épilepsie, Google qui fait le travail donné à la maison...),
- le fait qu'on n'en finit jamais, jamais, de penser au travail... Quoique je fasse dans ma vie quotidienne (regarder un film, une série, un documentaire, me promener en ville, dans un musée ou un champ, lire un article, un livre, un poème, surfer sur le web en me laissant porter de clic en clic, discuter avec des amis ou sur un forum, cuisiner, chanter, écouter de la musique...) tout devient le possible contenu d'un cours - oh c'est bien, c'est sans doute la preuve à la fois d'une curiosité et d'une créativité intéressantes, mais je n'ai même pas envie de décrire la frustration parfois teintée de culpabilité de ne pas mener plus d'une idée sur 100 à terme.

Tout ceci est minant.

Ça suffit.

* J'ai rendu à nouveau accessibles quelques anciens articles témoignant des bons et des moins bons moments dont je parle. La liste est dans la présentation de la rubrique Quitter l'enseignement ?

 

Des moments de découragement assez angoissant, suffisamment au point de m'interroger de plus en plus sérieusement sur mon devenir dans le métier, il y en a eu d'autres, bien sûr. Mais depuis 2009/2010, ils sont de plus en plus fréquents, de plus en plus tôt dans l'année, et de plus en plus intenses. Puis...

Toussaint 2015
Je vais plutôt bien. Ma rentrée s'est bien passée, j'ai instauré de nouvelles "astuces" avec pour mot d'ordre quasi-inconscient (que je n'ai verbalisé que fin octobre en discutant avec mon amie Patricia, également prof) : "Pacte de non-agression envers moi-même".

♦ À l'entrée en classe, les élèves savent qu'ils disposent de quelques minutes (entre 2 et 5) de "liberté" : finir une discussion, ou un exercice d'anglais avec un camarade, emprunter ou rendre un livre dans la mini-bibliothèque que j'ai installée au fond de la classe, venir me faire part d'un oubli ou me poser une question, lire, dessiner, laisser passer une émotion négative suite au cours précédent (échec à un contrôle, punition, prise de bec avec le prof...).

♦ Puis je fais sonner doucement une clochette pour avertir que dans les secondes suivantes, je réclame leur attention. J'utilise cette clochette plusieurs fois par heure, dès que j'ai besoin de leur attention pleine et entière à l'issue d'un travail en groupe, ou pour signaler que l'évaluation prend fin, ou quand le niveau sonore dépasse le niveau raisonnable de celui de 6 groupes au travail.

♦ J'ai également assemblé les tables en îlots de 5 pour faciliter le travail de groupe.

♦ J'ai installé des trieurs, un par classe, pour que les élèves de retour d'une absence puissent récupérer les documents utilisés tel ou tel jour, sans que je les ai perdus entre-temps ou que cela interrompe le cours.

♦ J'ai mis des fournitures à leur disposition : trombones, gommes, crayons, stylos de couleur, règles, ciseaux, colle, Post-It... Ils savent qu'ils n'ont pas besoin de demander la permission pour aller se servir quand c'est nécessaire.

♦ J'ai créé un blog où chaque classe a accès à la leçon du jour sous forme audio, assortie de petits exercices audio d'apprentissage et d'auto-évaluation. C'est donc chaque soir ou presque que je me presse d'enregistrer ces petits fichiers, car non, je ne fais pas toujours de leçons strictement identiques d'une classe à l'autre d'un même niveau, notamment parce que certaines leçons se construisent sur les apports des élèves eux-mêmes durant le cours.

► Résultat : les élèves apprécient tout ce que j'ai mis en place, le blog a un très bon taux de fréquentation, et comme j'ai activé les statistiques pour chaque fichier audio depuis Archive-Host, où je les héberge, je sais qu'en gros, 85% des élèves s'en servent. Yo ! En classe, je n'ai presque plus ce sentiment d'être une grenade dégoupillée ou une sorcière prête à ricaner ou hurler... Non, franchement, ça va !

 

Et puis durant les vacances de la Toussaint, tandis qu'approche le moment du retour en classe, je ne "bouge pas". Le dimanche soir, veille de la reprise, je m'affole un peu, mais j'ai l'habitude de travailler dans l'urgence, il semble même que je sois davantage performante. Je m'y colle, et je vis alors une sensation physique très déroutante, flippante, du cerveau vide. Dès que j'essaie de me concentrer sur mon travail, le cerveau se bloque. Rien. Rien. Pas envie, pas capable. Je me couche en me rassurant, après tout je ne travaille pas le lundi matin, je vais bien réussir à organiser tout ça !

Que nenni... Enfin si, un peu. En fait, les cours de la semaine sont prêts, me reste à imprimer des trucs, ranger des papiers, vérifier ceci, cela.

Migraine. Violente.

Quand je vois le médecin le mardi, je ne me reconnais pas des masses. Je suis super agitée, la poitrine et la gorge serrée, je me sens vidée, crevée. Et je déclenche une nouvelle migraine en direct dans son cabinet.

Après un premier arrêt d'une semaine, c'est pire. Il est très clair que je recommence une crise du métier et cette fois-ci c'est dit, je vais arrêter ! Mais j'ai juste l'impression d'être au pied d'un escalier de la taille de l'Everest. Et je suis vraiment déroutée de cette réaction que je ne contrôle pas alors que tout semblait avoir bien commencé !

Déclic final

Me voilà donc en arrêt jusqu'au 18 décembre pour me reposer, retrouver mes esprits, me calmer, et commencer de construire autre chose.

Commence le parcours de "Qu'est-ce que je peux faire ?"

 

 

 

23 novembre 2015 | Quitter l'enseignement ? | Commenter (10) Retour aux articles récents

Rédigé par lulette

Publié dans #arrêt travail, #déprime, #prof

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F
Juste pour te dire que j'ai lu beaucoup de tes derniers articles, je n'ai pas de mots pour l'instant alors, je laisse une trace fugace pour dire que je suis passée ... A plus tard.
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L
Comme tu le dis à Sparfell, il y a en ce moment très peu de raisons d'être gai, même quand on est retraité :<br /> - COP21 dont on ne doit rien attendre, alors que notre planète va mal<br /> - TAFTA qui nous menace tous et dont les gouvernants refusent de parler<br /> - atteintes à la montagne chez moi avec des projets délirants pour le ski<br /> - conseils municipaux soumis eux aussi à la loi du fric<br /> - les attentats qui secouent le monde pour rajouter une bonne couche<br /> Forcément, quand on a conscience de tout ça, on va mal "en général" et on est plus fragile pour affronter le travail et ses à-côtés. J'ai connu des collègues qui faisaient leur nombre d'heures de présence, sans zèle. Carrière identique, voire meilleure car ils ne faisaient pas de vagues. Ils avaient (certainement inconsciemment) conscience que le système est tel qu'il est, et qu'il vaut mieux s'y fondre sans se poser de questions.<br /> Qu'est-ce qui est important ? Qu'on se sauve soi-même pour pouvoir sauver le monde. Tu fais bien de chercher ce que tu peux faire, d'en parler, de l'écrire.<br /> Dimanche, marche non-violente à Toulouse en marge de la COP21. J'y vais peut-être. ce genre de rassemblement est bon pour le moral, car on se sent moins seul... Je m'aperçois que nous vivons dans la même très grande région sans nom, mer et montagne réunies.<br /> Bonne fin de journée<br />  
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S
Si j'ai tout bien compris, je pense que ce n'est pas l'Éducation Nationale qui te broie mais bien l'administration. J'ai travaillé quelques années dans une administration qui faisait du service public. Le salaire était modeste, les horaires élastiques, mais le travail demandé avait un sens (même si pas toujours celui que je souhaitais). De tout cela, il ne reste que l'administration qui aujourd'hui fait de l'administratif au lieu d'administrer. Les économies se noient dans des notes et des déplacements pour des concertations qui n'en sont plus et qui ne donnent rien, le service public a depuis longtemps disparu dans le millefeuille hiérarchique au profit des promotions internes et copinages intéressés qui sclérosent le système... l'informatique... les ressources humaines... la téléphonie... Bref, méfie-toi de l'administration et pas seulement de l'Éducation Nationale.
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N
Pardon de revenir en arrière mais mon chéri me demandait si dans un premier temps, avant de quitter ce fonctionnariat(-là) qui est quand même une garantie de salaire, tu n'essayais pas d'être mutée dans une autre école, avec un autre conteste, une autre équipe etc. Tu me rétorqueras que partout il y aura les réformes, l'administration et les parents, et que peut-être je ne fais que déplacer ton problème et que tu n'en es plus là, certes, mais tu me sembles, :-) a priori, si bonne prof, attentive, créative et pédagogue, que 1 ce sera une perte, 2, j'ai peur, réellement, que qqc te manque, ou que tu t'éclates peu dans une autre structure (j'ai du mal à t'imaginer dans un bureau, et j'ai peur que tu ne t'y fasses royalement ch...)  Je ne veux en aucun cas te fragiliser dans ta décision, je te dis juste le petit vrac réflexif qui me vient à ton propos, valà ! ♥
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L
Il serait temps que l’Éducation Nationale comprenne !!!<br /> Et si tu commençais par un congé-formation ? Moins payé qu'un vrai salaire, mais permet de mettre la tête et le corps au repos, même si on étudie vraiment la matière choisie. J'en ai profité il y a plus de 20 ans, et ça m'a sauvé la vie. Je ne supportais plus mon administration, et je me crevais sur la route pour aller au boulot. Je me suis éclatée en fac d'espagnol pendant une année universitaire.<br /> Continue à étudier toutes les possibilités, mais repose aussi ta tête pendant cet arrêt-maladie. Va te balader avec Ursule. Et si tu veux voir la neige....<br /> Bises des montagnes
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