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    D'habitude on lorgne chez le voisin en se disant que c'est vachement mieux chez lui.

    J'ai retrouvé l'autre jour une chanson des "Fatals Picards" (vidéo plus bas *) qui aborde en vrac un tas de sujets relatifs au métier de profs, mais je vais juste rebondir sur la "sécurité" de l'emploi et les vacances, à la lumière de ma toute récente conversation avec mon amie Michele, prof de lettres et d'histoire-géo dans le collège du Bronx où j'ai enseigné.

    La sécurité de l'emploi

    Aux États-Unis, un prof qui a moins de 10 ans d'ancienneté peut se faire embaucher au pied levé et se faire virer en moins de 3 jours. Un prof avec davantage d'ancienneté peut se faire embaucher au pied levé aussi, bien sûr, mais c'est plus difficile de le virer (mais je n'ai pas très bien compris pourquoi ni en vertu de quoi).


    Dans ce collège du Bronx, j'ai vu des profs fondre en larmes en recevant leur 1ère ou 2è évaluation de l'année rédigée par le chef d'établissement car ils avaient écopé de la lettre "U" (pour "Unsatisfactory") - quand tu enchaînes trois "U", tu es quasiment sûr d'être licencié. Michele, avec ses 22 ans d'expérience dans ce même collège ultra difficile, l'une des rares à obtenir une certaine discipline, une certaine écoute en classe, a également obtenu deux "U" l'année où j'y étais parce que les murs de sa classe n'étaient pas assez couverts d'affichettes en tous genres (dans l'idéal, on ne doit pas voir un centimètre carré de peinture, tout doit être couvert de messages stimulants, de tables de multiplication, d'incitations à lire, de règles de vie illustrées, de dessins ...), et parce que la disposition de ses tables dans la salle ne favorisait pas le travail des élèves (elle a changé de disposition une demi-douzaine de fois dans l'année, en vain).


    Régulièrement au cours de l'année sont organisés des "walk through" : un groupe, constitué du chef d'établissement, de 2 ou 3 profs et 2 ou 3 élèves pris au hasard, des parents d'élèves, des personnes de l'administration, rentre et s'installe dans votre classe (une dizaine de personnes tout de même) et observe votre cours pendant 10 à 20 minutes en prenant des notes, puis repart en silence. Parfois ce groupe n'est constitué que d'adultes, avec surtout des parents d'élèves. NathinPhoenix racontait comment en Arizona, l'une de ces "promenades" avait conduit au licenciement immédiat d'une institutrice car les parents l'avaient trouvée un peu trop sévère.


    Là-bas, à chaque fois que j'entrais en classe, je craignais qu'une bagarre n'éclate dans laquelle je voudrais / devrais m'interposer et suite à laquelle un gamin pourrait porter plainte contre moi pour l'avoir "touché". La semaine dernière, une collègue de Michele, enceinte, s'est fait violemment bousculer par ses élèves et quand elle a protesté, l'un d'entre eux lui a dit "J'en ai rien à branler que tu sois enceinte" et l'a martelée de coups sur le ventre.

    Alors oui, ici on a la sécurité de l'emploi, on est a priori soutenu par l'administration (ce que je n'ai jamais constaté dans le Bronx) - mais je dirais que nous ne sommes pas suffisamment suivis par nos inspecteurs pédagogiques. On ne vous impute pas l'échec de vos élèves, on ne se mêle pas de votre pédagogie à tout bout de champ.

    Certes, nous ne sommes pas à l'abri des agressions de la part d'élèves ... ou de parents. Et des choses se profilent qui me font craindre que, justement, cette "sécurité de l'emploi" se morcèle. Pi j'ai peut-être la sécurité de l'emploi mais mon équilibre mental et émotionnel est parfois vraiment mis à mal.

    Mais c'est quand même mieux ici.

    Interlude

     

    Les vacances

    Quant aux vacances, les profs et les enfants américains en ont moins que nous (ce qui suit la logique d'un pays accordant 3 semaines de congés payés), mais c'est très variable d'un état à l'autre. Pour New York, la rentrée s'effectue début septembre et la première semaine de vacances arrive pour Noël. Il y a ensuite une semaine en février  et une autre en avril. L'année scolaire se termine fin juin.

    Certes, là-bas, tous les jours fériés sont respectés : s'ils tombent un samedi ou un dimanche, le lundi suivant, est férié. Point. Ce qui permet quelques petites pauses pour souffler entre septembre et décembre.

    Forcément, en bonne Française formatée par 4 congés en cours d'année scolaire depuis 40 ans, j'ai trouvé hyper hyper durs les 4 premiers mois de mon expérience bronxienne!

    Le rythme est très soutenu : les enfants sont en classe de 8h à 15h du lundi au vendredi et n'ont qu'une pause-déjeuner (pas de récrés) de 45 minutes.

    Et quand une école a été fermée pour cause d'intempéries ... on te fait rattraper! Michele m'a expliqué qu'il avait été décidé par le "rectorat" de la ville de New York (et les syndicats!) que trois jours sur les 5 de la semaine de vacances de février avaient été supprimés afin de rattraper le temps perdu lors du passage de l'ouragan Sandy. Comme si ce sinistre moment avait été des vacances prises indûment par les profs et les élèves!

    Alors, oui, c'est quand même mieux ici. Même si beaucoup ne savent pas que nous ne sommes payés que 10 mois répartis sur 12 (je ne m'en plains pas, c'est logique! Mais faudrait pas s'imaginer que nous avons 16 ou 17 semaines de congés payés!). Même si c'est seulement maintenant que beaucoup de familles réalisent que le rallongement des vacances de la Toussaint n'en est pas vraiment un, puisque nous commençons à rattraper ces 2 jours supplémentaires plusieurs mercredi après-midi. Cette petite "fleur" du gouvernement n'aura vraiment profité qu'aux professionnels du tourisme et est pédagogiquement incohérente quand je pense à l'état des gamins qui vont s'enfiler 5 journées pleines pendant 4 semaines (et ce ne sont pas des journées à l'américaine, mais du 8h-17h pour beaucoup) et se voir privés de leurs activités extra-scolaires du mercredi après-midi.

    Mais c'est quand même mieux ici ...

     

     

    * Il paraît évident que l'un des membres du groupe est / a été ou fréquente / a fréquenté un(e) prof, et que le texte décrit davantage le quotidien dans un collège ZEP (quoique, les choses "évoluant" assez vite dans la société, certaines situations sont désormais "naturelles" en collège dit "centre-ville" aussi).

     

     

     

    25 février 2013 | Quitter l'enseignement ? | Commenter


    5 commentaires
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    Tout métier a ses mystères ou ses secrets, notamment pour qui ne le pratique pas. Vous ne vous posez jamais de questions sur une profession?

    Bon, ça fait 5 minutes que je cherche et en fait ... moi non plus.

    En fait, je ne me pose pas de questions précises, ce serait plus un ressenti général : "Ça fait quoi d'être marin pêcheur? Chauffeur de taxi? Laborantin? Médecin généraliste? Croque-mort? (non, ça, grâce à l'excellente série "Six feet under", j'ai une plutôt bonne représentation de la chose)".

    J'ai été "équipière polyvalente" chez MacDo (beurk, me suis fait virer d'ailleurs), caissière, chauffeur de maître (24 heures, pas supporté), accompagnatrice de séjours linguistiques en Allemagne, Irlande et Angleterre (17 ans de bons et loyaux et supers services, bon plan pour voyager gratuit), secrétaire au CNRS, standardiste, traductrice pour un archéologue (passionnant!), conceptrice des contenus pour ADI anglais 6è et 5è (et un genre de directrice éditoriale pour les 4è/3è), habilleuse à un salon de prêt-à-porter (rigolo!) ...

    Je voulais être chauffeur d'un gros camion aux États-Unis, chanteuse de blues dans un bar de la Nouvelle-Orléans, je voulais être Diane Fossey, Jodie Foster ou Sigourney Weaver, speakerine, prof, écrivain, et puis j'ai commencé de rêver de métiers où je n'aurais de comptes à rendre qu'à moi-même, ou presque : vivre de mes passions (écrire, fabriquer) ou dans la nature à observer des bêtes, des saisons, des rythmes, des cycles.

    Aujourd'hui, je me surprends parfois à m'exclamer mentalement : "Mais zuteuh! Je voudrais un métier où, quand je rentre chez moi, c'est fini, je n'ai plus rien à faire le concernant, plus rien d'autre que ma maison, mes loisirs, ma région, mes amours!!".

    Alors ....

    Quel est donc ce mystère numéro UN  du métier de profs?

    Non, rien à voir avec les deux réactions arrivant ex-aequo quand j'annonce mon job :

    - Ah, chouette les vacances, hein?!

    - 'Tain, je sais pas comment vous faites, je vous admire, jamais j'aurais pu!

    Non.

    En fait, le truc qui gonfle tous les profs que je connais, c'est la correction de copies.

    Surprenant, n'est-ce pas? Car enfin, si l'on est le pédagogue que l'on prétend être, les évaluations formatives (en cours de séquences) et sommatives (en fin de séquence) devraient exciter notre curiosité, ne serait-ce que pour voir si notre pédagogie fonctionne, si Untel ou Unetelle a progressé, la dernière originalité que nous a pondu Bidule ...

    Eh bien non !

    Je reste perplexe devant ce constat, je n'arrive pas à comprendre pourquoi nous détestons tant les corrections de copies (oui, d'accord, quand tu commences un paquet, tu dois le finir, par souci de cohérence, d'unité dans l'approche corrective, et tu sais que tu en as pour minimum une heure).

    Peut-être parce que c'est une activité totalement mono-maniaque - pas de télé, pas de musique, personne autour, juste les copies et toi.

    Ou parce que pour les mauvaises copies, tu vas te dire au choix "Mais qu'est-ce que je peux faire pour lui/elle?" ou "Décidément, je n'y arrive pas, il/elle n'a pas pigé .... pourtant, je croyais ... quand on a fait telle activité, ça marchait bien" ou "Là, ce n'est plus de mon ressort."

    Ou parce que pour les bonnes copies, tu vas te dire "De toute façon, ce gamin n'a pas vraiment besoin de moi".

    Ou parce que pour les copies où l'élève progresse, tu vas te dire "Ah oui, c'est vrai, il prend des cours privés" et ... exceptionnellement "Hey! Chouette! Ça commence à rentrer! Rho la la, chuis contente!"

    Je ne sais pas!

    C'est un drôle de mystère ...

     

     

     

    5 février 2013 | Quitter l'enseignement ? | Commenter


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